Longtemps seule femme dans sa promotion, Onisoa Bodolalao Ratolojanahary s’est imposée dans un univers où 99 % des officiers sont des hommes. De l’École nationale d’enseignement maritime de Mahajanga aux pétroliers internationaux, la second mécanicien raconte son parcours, les défis de la vie en mer et sa conviction : dans la marine marchande, la légitimité ne se revendique pas, elle se démontre. Rencontre
Longtemps seule femme dans sa promotion, Onisoa Bodolalao Ratolojanahary s’est imposée dans un univers où 99 % des officiers sont des hommes. De l’École nationale d’enseignement maritime de Mahajanga aux pétroliers internationaux, Entre la vie en mer et la vie de famille, la second mécanicien vit des défis au quotidien. Mais elle a une conviction : dans la marine marchande, la légitimité ne se revendique pas, elle se démontre.
Qu’est-ce qui vous a donné envie de prendre la mer et de devenir officier mécanicien dans la marine marchande ?
J’ai obtenu mon baccalauréat en 2007. Au départ, mon souhait était de devenir ingénieure en bâtiment. Je n’avais jamais imaginé devenir officier de la marine marchande. Mais ma famille m’a encouragée en me disant qu’il existait cette filière, alors j’ai tenté. Ce n’est qu’après y être entrée que j’ai appris toutes les bases.
Si vous deviez raconter votre parcours en quelques escales, quelles ont été les étapes décisives qui vous ont menée jusqu’au poste de Second Mécanicien Illimité ?
J’ai intégré l’Enem (École Nationale d’Enseignement Maritime) à Mahajanga en 2008. En 2010, je suis sortie élève officier. En 2012, j’ai commencé à exercer la fonction d’officier mécanicien. À cette époque, je travaillais sur un pétrochimique appartenant à une compagnie française. Actuellement, j’occupe le poste de second mécanicien de première classe sur un pétrochimique à l’international. Je suis partie du statut d’élève officier jusqu’à mon poste actuel de second mécanicien de première classe. Le chemin parcouru est très long. Chaque jour a été un défi, et il faut toujours garder un esprit perfectionniste.
Quand on parle de marine marchande, on imagine souvent l’aventure. Concrètement, à quoi ressemble votre quotidien à bord ?
Tout d’abord, la marine marchande est parfois confondue avec la marine militaire. Mais la marine marchande n’est pas militaire. C’est totalement différent. Nous travaillons sur des navires commerciaux. Notre statut se situe entre militaire et civil. Personnellement, en tant qu’officier mécanicien, je suis responsable de tous les aspects techniques du navire : le fonctionnement du moteur, la production d’électricité, le traitement de l’eau, le traitement des eaux usées, bref tout ce qui concerne les systèmes techniques du navire. En tant qu’officiers, nous encadrons également des personnes qui travaillent avec nous. Comme disent les anciens : « une maison ne peut pas se construire toute seule ». Nous dirigeons donc l’équipage dans l’organisation du travail. Dans ma fonction actuelle de second mécanicien, sur le navire où nous travaillons, tous les systèmes respectent déjà les normes. Tout est automatisé. Ce n’est plus comme auparavant où il fallait faire des quarts de quatre heures en restant en surveillance permanente. Maintenant, au moindre dysfonctionnement, une alarme se déclenche.
Racontez-nous une journée type
Une journée type, par exemple : on se réveille le matin, comme tout le monde, on va prendre le petit-déjeuner. La vie à bord ressemble à une vie normale. À 8h, on commence le travail. On fait d’abord une réunion avec l’équipe pour voir le programme de la journée. On rappelle aussi les règles de sécurité et les bonnes pratiques de travail. Ensuite, chacun prend la responsabilité de ses tâches. En tant qu’officier de direction, on s’occupe aussi de beaucoup de paperasse, comme la rédaction du journal de bord et la supervision du travail de l’équipe. À midi, on mange, puis on reprend à 14 heures. Il y a aussi un petit temps de repos. La vie ressemble finalement à celle d’une personne travaillant dans un bureau. Et avant de rentrer dans la cabine, on fait une ronde pour vérifier que tout va bien dans la salle des machines. Ensuite, on active le moniteur à distance depuis la cabine afin de rester informé si une alarme se déclenche, surtout pour l’officier de service. C’est vrai que notre horaire est de 8h à midi puis de 14h à 18h. C’est notre quotidien. Mais comme on vit sur le navire, au milieu de la mer, notre environnement n’est pas limité à un seul endroit. La salle des machines est très grande : il y a la production électrique, la production d’eau, les centrales de différents systèmes, etc. On circule donc constamment pour superviser tous ces équipements. Chaque jour n’est pas forcément identique, on découvre toujours quelque chose de nouveau.
Vous évoluez dans un univers très masculin, à quel moment avez-vous senti que vous deviez “faire vos preuves”… et comment vous l’avez fait ?
Dans ce parcours, ce qui m’a le plus marquée au début, c’est que j’étais la seule femme. Dès l’école, j’étais toujours la seule femme. À Madagascar aussi, j’étais la seule. Ce n’est qu’à partir de 2018 environ que plusieurs femmes ont commencé à intégrer la formation. Cela concerne la mécanique, car pour les officiers pont et dans la pêche, il y en avait déjà. C’est ce qui a marqué toutes ces années. Et jusqu’à aujourd’hui, très souvent, je reste la seule femme. 99 % sont des hommes. Chez les officiers malgaches actuellement, les femmes représentent environ 1 % seulement. Dans le monde du travail maritime, du moins dans notre domaine, il n’y a pas de tâches réservées aux femmes ou aux hommes. Le principe est que « la compétence n’a pas de genre ». Si l’on veut trouver sa place dans cet environnement, il ne s’agit pas d’imiter les hommes. Ce sont plutôt la manière de travailler, les compétences et la capacité d’adaptation qui permettent de s’imposer dans ce milieu. Au début, chaque jour représentait un défi. Je me demandais si j’allais pouvoir trouver ma place dans ce milieu. Mais comme je l’ai dit, ce sont mes compétences et mes capacités qui m’ont permis de m’y établir.
