Dans notre série sur les légendes malgaches des Jeux Olympiques, nous avons rencontré Nicole Ramalalanirina, spécialiste du 100m haies et finaliste aux Jeux Olympiques de Sydney en 2000. Cette performance, elle l’a pourtant obtenue sous les couleurs de la France dont elle a acquis la nationalité en 1998, après avoir obtenu, avec l’équipe nationale malgache, de nombreux titres et participé aux Jeux Olympiques de Barcelone en 1992 et d’Atlanta en 1996. Au pied du stade de France où elle vient d’assister à la course du sprinter Rija Vatomanga Gardiner au 100m, elle a rencontré l’équipe de 2424.mg. Elle se confie sur son parcours olympique, mais aussi sur les raisons qui l’ont amenée à choisir le pavillon français. Interview sans filtre.
Nicole Ramalalanirina est spécialiste du 100m haies. Elle est sans doute l’une des plus grands athlètes malgaches de tous les temps.
Son palmarès est impressionnant : elle est championne d’Afrique en 1993. Elle remporte la médaille d’or aux Jeux de la Francophonie de 1994 et de 1997.
En 1995, elle remporte le titre de Championne du Monde Universitaire aux Universiades de Fukuoka, Japon. Elle a participé à quatre Jeux Olympiques : Barcelone 1992, Atlanta 1996, Sydney 2000 et Athènes 2004. A Atlanta, elle atteint les demi-finales. Mais pour aller encore plus loin que les demi-finales, elle change de pays en 1998. C’est sous les couleurs de la France qu’elle court la finale de sa spécialité à Sydney 2000.
“Personnellement, j’ai participé à quatre Jeux Olympiques. En 1992, j’étais à Barcelone avec [la délégation de] Madagascar. En 1996 à Atlanta, j’étais demi-finaliste sous les couleurs malgaches. Ensuite, en 2000, à Sydney et à Athènes [en 2004] j’ai couru pour la France. Ma meilleure place à Sydney, c’était celle de finaliste. Mon objectif, à l’époque, c’était la médaille, vu que j’avais gagné ma demi-finale mon ambition était donc élevée.
Pourquoi avez-vous demandé à être naturalisée française?
*Le choix était simple : sans détours, je dis que si j’ai quitté Madagascar c’est parce que je me suis rendue compte que c’était le maximum que je pouvais faire, parce que les aides faisaient défaut, je ne pouvais pas aller plus loin. C’était le maximum, car on a tous vu ce que l’on a vécu à Atlanta, à Barcelone. En matière d’ambition sportive c’était le maximum, alors il fallait changer.
Quelles étaient vos ambitions en quittant l’équipe nationale malgache?
*Lorsque j’avais pris la décision de ne plus faire partie de l’équipe nationale malgache, mon objectif était d’aller plus loin. Comme j’étais demi-finaliste à Atlanta, mon objectif était d’être finaliste voire médaillée. Je savais que cela était possible car mon entraîneur avait affirmé à l’époque que j’avais les capacités de faire un bon chrono pour aller en finale. Quand j’avais gagné ma demi-finale à Sydney, ma confiance était très élevée car mes adversaires étaient toutes très fortes. Nous étions 16 athlètes demi-finalistes, très compétitrices et de niveaux similaires. Je me suis dit que si j’étais sortie vainqueur d’une telle demi-finale c’est que tout était alors possible en finale.
Vous n’avez pourtant pas gagné la médaille après laquelle vous couriez…
*A 20 mètres de l’arrivée, une athlète jamaïcaine a commis une faute. Elle m’a frôlé et ce choc a ralenti ma course. Or, mon entraîneur m’a toujours dit que la médaille se joue dans les 15 derniers mètres. C’est-à-dire que j’étais sur le point d’accélérer [pour le sprint final] mais je ne pouvais pas car j’ai été déséquilibrée. Mais cela ne comptait pas, mon objectif était d’aller en finale au minimum. Je suis effectivement arrivée en finale, et j’étais contente. Quoi qu’il en soit, le sang malgache coule dans mes veines. J’ai gardé ma nationalité malgache. On peut donc toujours dire que j’étais la première Malgache à participer à une finale olympique. Et cela est très important.
Qu’est-ce qui différencie les deux équipes, malgache et française?
*Mentalement, je n’avais aucune inquiétude. La raison en était simple. Je suis bien placée pour comparer la préparation malgache et la préparation française. Là où je veux en venir, c’est que la préparation pour une grande compétition n’est pas seulement le fruit du hasard ni du bricolage. C’est quelque chose d’énorme. Cela passe par les infrastructures. Il faut aider les athlètes, financièrement et matériellement. Il en est de même des cadres, dirigeants et entraîneurs. Ils doivent tous être compétents. Il y a bien de choses qu’on peut critiquer chez les Français mais en tout cas les bases sont installées. Ce qui est important, c’est une préparation de très haut niveau. Dès lors que votre préparation se déroule normalement, viser une finale olympique ne constitue plus un problème. Je voudrais attirer l’attention des Malgaches sur l’aspect suivant. Quand vous parlez de haut niveau, vous devez savoir que vous êtes capable d’affronter des athlètes de valeur mondiale. Qu’est-ce que cela signifie ? Au minimum vous devez aller en demi-finale. Et c’est le critère chez les Français : ils ne sélectionnent pas des athlètes incapables d’atteindre la demi-finale au minimum. Arrivé en demi-finale, vous décidez de la suite. Mais là où je veux en venir, c’est notre préparation à nous Malgaches. Elle n’existe même pas parfois, on concourt de manière archaïque. Le hasard n’existe pas dans le sport de haut niveau, il faut une préparation sérieuse. Et même si vous vous êtes bien préparé, quelquefois vous ne vous en sortez pas, alors avec une préparation primaire … Il n’y a pas de place pour une préparation hasardeuse dans le haut niveau.
Comment avez-vous vécu votre vie d’athlète française?
C’est simple. Une fois que vous êtes inscrit dans la liste des athlètes français de haut niveau au niveau du ministère, vous recevez des aides financières et en termes d’infrastructures. C’est-à-dire vous pouvez profiter des biens que détient la Fédération, car ce ne sont pas tous les athlètes qui bénéficient des infrastructures et du matériel. De même il y a les sponsors. En tant que citoyen français, la ville et la région sont derrière vous et vous aident. Des équipementiers vous soutiennent également car ils savent que vous avez le niveau. Tout cela considéré dans son ensemble vous permet d’acquérir de la tranquillité d’esprit pour préparer les Jeux olympiques. Côté finance, vous n’avez plus à vous soucier de votre nourriture de demain, ni comment vous allez payer votre loyer. Je n’avais pas de tels soucis quand j’étais en équipe de France. Tout était réglé d’avance, et j’étais donc concentrée sur mon entraînement. Puis, c’est une personne compétente qui m’a prise en charge à l’entraînement. Elle connaissait déjà mes performances et savait jusqu’à quel niveau je pouvais arriver. L’entraineur avait confiance en moi, et vous avez vu les résultats. Aux Jeux Olympiques vous devez participer à quatre courses avant d’atteindre la finale. Et ces quatre courses, ce sont toutes des sortes de finale : le premier tour c’est déjà une finale, au deuxième tour vous courez une finale, en demi-finale c’est comme courir une finale, et la finale c’est vraiment une finale. Et ce que les gens ne savent pas au sujet des coulisses du haut niveau, c’est que plus vous passez du premier tour au deuxième tour, plus l’intensité de la course devient plus vive. Autrement dit, un athlète sans préparation n’a aucune chance d’aller loin.
Comment trouvez-vous l’évolution de la situation des athlètes malgaches aujourd’hui?
Je vais être sévère à l’encontre des dirigeants, car ce que j’avais vécu, les athlètes actuels l’endurent encore. Je l’ai vécu il y a déjà 32 ans. J’ai commencé l’athlétisme à Madagascar. J’ai été championne d’Afrique, j’ai gagné aux Jeux de la Francophonie, et le titre de championne du monde aux Universiades. C’est tout cela ce que je valais quand j’étais à Madagascar, et j’avoue que je n’avais obtenu aucune aide. Et c’est une des raisons qui m’avait amené à prendre la décision de me tirer de la situation : elle ne peut pas continuer si je voulais poursuivre dans le haut niveau. Cette décision m’a beaucoup aidé et je l’assume. Et vous les avez constatés sur mes résultats. J’ai vraiment joui de tous ces avantages: quand j’entrais dans la chambre d’appel, j’étais gonflée à bloc, je savais que je pouvais aller loin, à l’inverse de nou s Malgaches : vous êtes complexé car vous connaissez ce que vous aviez fait avec un entraînement qui n’est pas aux normes, et vous n’avez obtenu que très peu d’aides. Je voudrais dire tellement de choses. De nombreux athlètes malgaches possèdent des qualités mais il manque le soutien, la vision des dirigeants, l’ambition sportive chez les dirigeants … Quelle est donc l’ambition sportive, quel est notre objectif dans ces Jeux olympiques ? Contentons-nous d’être présents à titre représentatif ? Ou bien allons-nous faire comme la Jamaïque ? La Jamaïque est un pays pauvre, mais dès que ses athlètes foulent la piste, l’objectif c’est une médaille c’est-à-dire un objectif élevé.
Mais les athlètes eux-mêmes ne semblent pas avoir cette ambition d’aller loin, de viser haut…
*Personnellement, je préfère prendre la défense de l’athlète, car j’ai déjà vécu ce qu’il endure. Il m’est difficile de critiquer l’athlète, car il subit la situation. Si l’athlète arrive à ce stade, c’est à cause de responsables du sport. Il faut quatre ans au minimum pour préparer les Jeux olympiques. Quid de la préparation des Malgaches ? Je n’en ai pas entendu parler. Si une telle préparation n’a pas eu lieu, cela revient à ce que nous avons dit plus tôt, cela ne se fait pas de façon bâclée. Il faut de la volonté politique, pas des paroles en l’air. Il faut de l’action. Le côté positif pour certains athlètes, le fait de participer [aux Jeux olympiques] est déjà de l’expérience gagnée. Ce n’est pas mentalement facile de participer aux Jeux olympiques. Car dès que vous entrez dans le stade, ou alors ça dépend de la discipline, dès que vous foulez le tatami ou le terrain, il faut avoir une force mentale prodigieuse car c’est 50% mental et 50% physique. Même si votre entraînement a été très dur mais mentalement vous n’êtes pas préparé, votre préparation sera vaine. Il est donc bon que l’athlète découvre l’expérience des Jeux olympiques. Toutefois ce n’est pas suffisant. Je suis moi-même une athlète. On me connaissait comme étant “la petite Malgache”. Quand je suis sur la piste, les gens me craignaient car les gens savent l’entraînement que j’ai fait et le temps ainsi que le résultat que j’ai réalisés. J’ai gagné une médaille au championnat du monde, j’ai participé à de nombreuses finales de championnats du monde. Je sais que si j’avais atteint ces résultats c’est que je m’étais bien préparée aux entraînements, ce n’était pas négligé. Donc ce n’est pas la faute des athlètes malgaches. Il faut plutôt tirer des leçons. Nous sommes présents aux Jeux olympiques. Pour les grands pays, la course aux médailles est âpre. J’observe que même les Français rencontrent des difficultés bien qu’ils aient mis beaucoup de choses en place, mais il existe encore des aspects susceptibles d’être améliorés. Nous Malgaches, nous devons chercher les bonnes leçons à prendre. Il faut de l’investissement, les athlètes ont besoin d’aides financières et du matériel. C’est la base sinon il vaut mieux abandonner. Autrement vous n’obtiendrez rien.
Que diriez-vous aux jeunes athlètes qui sont aujourd’hui aux Jeux Olympiques ?
*Ce qui est essentiel, je vous encourage, vous les athlètes, tant que vous le restez, l’espoir existe toujours. Si vous travaillez dur, si les dirigeants vous appuient, si tout est bien en place, il y a encore de l’espoir. Vous réussirez. Les gens comme moi en sont des exemples concrets et vivants, je le dis en toute humilité. Je ne peux pas taire le fait que je suis finaliste olympique. Dans mon parcours, je suis finaliste olympique parce que derrière il y a eu un entraînement très dur, beaucoup de soutiens et d’aides. De tout cela, je suis reconnaissante envers la Fédération française [d’athlétisme] et le ministère [français]. Car tout avait été mis en place….