IDAH Z. PSWARAY-RIDDIHOUGH : « Certaines réformes seront capitales pour atteindre les objectifs définis dans la PGE »

Politique générale de l’Etat, Madagascar Airlines, Jirama ou encore gestion du prix du carburant. Idah Z. Pswaray-Riddihough, directrice des opérations de la Banque mondiale pour les Comores, Madagascar, Maurice et le Mozambique, a accordé une interview exclusive à 2424.mg pour exprimer la position ainsi que les avis de cette institution de Bretton Woods par rapport à ces sujets. Des propos recueillis à l’issue de son dernier déplacement à Madagascar au mois de février.

 

2424.mg : La Banque mondiale et Madagascar sont liés depuis 2023 par un nouveau cadre de partenariat. Pouvez-vous nous en rappeler les grandes lignes ?

Idah Z. Pswaray-Riddihough : Le Cadre de Partenariat-Pays (CPF) qui a été approuvé par le Conseil d’Administration de la Banque mondiale en avril 2023 s’articule autour de trois grandes priorités : davantage d’opportunités d’emploi, de meilleurs résultats en matière de capital humain et de résilience face aux chocs. Dans le diagnostic systématique pays que nous effectuons avant chaque CPF, ce sont ces trois domaines qui ressortent assez souvent comme obstacles principaux à la croissance et au développement à Madagascar. La Banque mondiale renforcera donc son engagement pour soutenir davantage le pays dans ces domaines prioritaires. Ces objectifs s’alignent avec les priorités du gouvernement, également dans la nouvelle Politique générale de l’Etat (PGE).

Quels sont donc les axes d’interventions de ce CPF et comment sa mise en œuvre est-elle financée ?
De manière concrète, les interventions prioritaires du nouveau CPF mobiliseront des investissements pour accélérer la transformation économique et spatiale, renforcer le capital humain et la résilience des pauvres afin d’améliorer leurs moyens de subsistance, et renforcer les mécanismes de contrôle et l’engagement des citoyens. Ce CPF élargira les programmes et les financements dans les domaines qui ont donné de bons résultats tels que la nutrition, la protection sociale, et la série des pôles de croissance. Il se concentrera également sur deux secteurs majeurs qui pourront relever significativement la croissance du pays : l’énergie et les télécommunications. Le CPF regroupe actuellement le portefeuille d’investissement de la Banque mondiale à hauteur de 4 milliards de dollars avec 26 projets.

Qu’en est-il de l’appui aux politiques de développement (DPO), avec lequel la Banque mondiale avait déjà approuvé une aide budgétaire de 100 millions de dollars pour Madagascar l’année dernière ?
Madagascar a effectivement reçu de la Banque mondiale une aide budgétaire de 100 millions de dollars en juin 2023. Ceci afin d’appuyer les réformes du Gouvernement visant à améliorer la transparence et la stabilité macro-budgétaire, la concurrence sur les marchés et la gouvernance d’entreprise dans les secteurs de l’énergie, des télécommunications et de l’exploitation minière. Cet appui budgétaire était la première opération de la série programmatique de trois opérations faisant partie de notre Cadre de Partenariat Pays cité plus haut. Il visait à travailler avec le gouvernement pour soutenir davantage les réformes dans les secteurs de l’énergie, télécommunications, et industries extractives.

Les réformes censées être menées dans ce cadre vous ont-elles satisfaites ?
Nous avons déjà enregistré des résultats. Les réformes engagées par le gouvernement ont par exemple abouti à la libéralisation du secteur des télécommunications, permettant à un autre opérateur téléphonique de Madagascar d’obtenir une licence globale. Ceci va réduire le prix d’accès à l’internet et permettre à plus de jeunes par exemple de se connecter. Les réformes du Gouvernement ont aussi permis la reprise de l’exportation légale de l’or afin de mieux assainir ce secteur et renflouer les caisses de l’Etat. Pour rappel, il avait été reporté, y compris par la Cour des Comptes de Madagascar, et sur la base de statistiques miroir qu’entre 12 et 15 tonnes d’or étaient exportées annuellement malgré la mesure d’interdiction d’exporter introduite en septembre 2020.

Deux autres aides budgétaires sont donc attendues. Quelles sont cette fois-ci les conditions et les réformes à mettre en œuvre pour permettre à Madagascar de bénéficier de ces deux autres appuis?
La préparation de la deuxième opération de la série programmatique est déjà en cours. Les autorités malgaches avec lesquelles nous avions eu des échanges fructueux se sont engagées à avancer dans leur programme de réformes, y compris par rapport à l’épineux problème de la réforme de la Jirama et du secteur de l’énergie et les autres réformes initiées dans le cadre la première opération.

Vous vous êtes déplacée à plusieurs reprises à Madagascar, dont dernièrement au mois de février. Quels ont été les objets de ces visites ?
Oui, j’étais venue en novembre 2023 puis récemment en février de cette année pour rencontrer les autorités après les élections présidentielles. J’ai également effectué ces visites afin de m’enquérir de l’avancement des projets financés par la Banque mondiale à Madagascar, s’il y a des obstacles ou des améliorations à apporter.

Que pouvez-vous déduire de ces revues ?
C’est toujours un plaisir de venir visiter Madagascar et surtout de rencontrer les bénéficiaires des projets que la Banque appuie. En février, par exemple, j’ai eu la chance de visiter une école primaire publique dans un village rural pas loin de Tana et un centre d’éducation préscolaire. J’ai pu parler avec les directeurs d’écoles, les enseignants, les parents. Et je dois vous dire que je suis assez inquiète de la situation de l’éducation à Madagascar, notamment au niveau de la qualité de l’éducation. J’ai été frappée par le taux d’abandon scolaire dans l’EPP que j’ai visitée et le cas n’est pas isolé. A Madagascar, seuls 28 % des élèves de l’école primaire inscrits en première année chaque année atteignent la cinquième année. Les causes sont nombreuses, les parents nous ont parlé de difficultés financières, des enfants qui ont faim, qui doivent aider leurs parents. Quelle éducation ces enfants reçoivent donc à l’école et surtout lorsqu’ils quittent l’école ? Que retiennent-ils ? Comment faire en sorte de retenir plus d’enfants à l’école et faire en sorte que lorsqu’ ils quittent l’école, ils ont de quoi s’armer pour avoir de meilleures opportunités d’emplois… C’est quelque chose sur laquelle nous nous penchons prioritairement à la Banque.

Comment s’est présentée la relation entre la Banque mondiale et les autorités locales durant ces missions ?
Les relations entre la Banque mondiale et les autorités de Madagascar se passent très bien. Et nous remercions toutes les autorités de l’excellence de nos dialogues à tous les niveaux qui nous permettent d’avancer sur un certain nombre de sujets et de priorités.

Vos dernières visites avaient surtout été marquées par l’annonce d’un appui financier de la Banque mondiale pour Madagascar Airlines. Pouvez-vous apporter des précisions ?
Le transport aérien est essentiel pour l’économie de Madagascar, notamment pour le secteur du tourisme, mais également pour l’accès à des services et à des opportunités pour la population qui se trouve dans les régions les moins bien connectées par la voie terrestre. Mais Madagascar Airlines se trouve dans une situation qui est préoccupante. Ses performances opérationnelles ont conduit à une dette de plusieurs millions de dollars, due notamment à des vols long-courriers lourdement déficitaires.

 

“La Banque et le gouvernement ont convenu de concentrer la compagnie sur le marché domestique financièrement viable, d’interrompre les vols long-courriers mais d’ouvrir le ciel à d’autres transporteurs intéressés pour améliorer la connectivité internationale”.

 

Photo : Banque mondiale Madagascsar

 

Quel genre d’appui la Banque mondiale a-t-elle donné pour la compagnie aérienne nationale?
En octobre 2023, le gouvernement malgache a demandé l’aide de la Banque mondiale pour améliorer la situation de Madagascar Airlines. Après avoir préparé une évaluation approfondie de la situation actuelle de la compagnie et de son plan d’affaires, la Banque a décidé d’appuyer le secteur à travers son projet PIC 3 avec un appui de l’ordre de 25 millions de dollars qui pourra éventuellement être suivi d’un investissement dédié au secteur aérien.

Qu’est-ce qui ont été convenues entre les parties ?
La Banque et le gouvernement ont convenu de concentrer la compagnie sur le marché domestique financièrement viable, d’interrompre les vols long-courriers mais d’ouvrir le ciel à d’autres transporteurs intéressés pour améliorer la connectivité internationale, d’investir dans les aéroports régionaux prioritaires afin qu’ils soient conformes aux normes de sécurité et en mesure de répondre à la demande. En outre, la Banque recommande à la compagnie de consolider sa flotte sans pour autant la diversifier, afin d’éviter une charge financière supplémentaire.

Etant un partenaire fortement impliqué dans le secteur de l’énergie à Madagascar, comment appréciez-vous la situation de la Jirama?

La Jirama est une entreprise en situation de déficit depuis plus de dix ans, et par conséquent a accumulé une dette importante s’élevant à plusieurs centaines de millions de dollars. L’entreprise faisait face à plusieurs défis aggravant son déficit dont notamment l’augmentation de l’utilisation des centrales thermiques conjuguée avec la hausse des prix des combustibles (HFO et diesel), la dévaluation de l’Ariary contre les principales devises (dollar et euro) entraînant une augmentation considérable des coûts d’exploitation. Parallèlement, la part importante des pertes estimées à 26% (techniques et commerciales) contribuaient à des manques à gagner.

La restructuration de la Jirama nécessite la mise en œuvre parallèle de plusieurs réformes liées à la gouvernance, au traitement des dettes, à l’amélioration de la performance opérationnelle, à l’amélioration des termes des contrats actuels et à la mise en

Photo : Banque mondiale Madagascar.

œuvre d’un mix énergétique dominé par les énergies renouvelables.

Quelles ont été les mesures prises pour y faire face ?
Face à ces défis, des mesures pour le redressement opérationnel et financier de la Jirama ont été mises en place. Afin de réduire ses coûts, cette compagnie a entamé une première phase de renégociation de ses gros contrats thermiques, le renforcement des réseaux de transport et de distribution, l’hybridation de quelques centres isolés ainsi l’ajout de puissance hydroélectrique dans son mix. Aussi, avec l’appui de la Banque mondiale, la Jirama a pu augmenter ses revenus, à travers la mise en place d’un programme de protection de revenu et le nouveau système tarifaire Optima.

Ces mesures sont-elles suffisantes pour la restructuration de la Jirama ? Où en est le recrutement du nouveau directeur général de cette société d’Etat ?
Ces mesures ne sont pas suffisantes. La restructuration de la Jirama nécessite la mise en œuvre parallèle de plusieurs réformes liées à la gouvernance, au traitement des dettes, à l’amélioration de la performance opérationnelle, à l’amélioration des termes des contrats actuels et à la mise en œuvre d’un mix énergétique dominé par les énergies renouvelables. Ces axes stratégiques doivent être bien définis dans le business plan de la Jirama qui en assurera la mise en œuvre, d’où la nécessité de mettre en place une équipe de redressement et de sortie de crise dirigée par un nouveau directeur général sélectionné de manière compétitive et transparente et équipé d’un mandat fort pour la mise en œuvre du plan urgence. La nomination est attendue d’ici peu, et ce à la suite d’une procédure de recrutement compétitif à l’international.

La Jirama devrait-elle être privatisée pour régler le problème?

La Jirama est une société qui doit jouer le rôle de pilier fondamental de l’économie et de la vie sociale de la population malgache. Elle a un devoir de service public et en tant que tel se doit de continuer à améliorer ses opérations afin de fournir un service fiable et de qualité aux consommateurs. A cet effet, la meilleure option de gestion de la Jirama doit être analysée tout en tenant compte du contexte économique et politique actuel. La privatisation n’est pas la seule option. D’autres structures qui ont prouvé leur efficacité pourront être considérées, pour ne citer que celles du Rwanda ou de la Côte d’Ivoire. Ce qui est sûr est que l’engagement de la Jirama à améliorer ses services contribuera sans aucun doute à un pays plus résilient, dynamique et prospère pour les générations à venir.

Le volet carburant présente un risque budgétaire important. Comment voyez-vous la gestion des prix de ces produits pétroliers à Madagascar?
Vous savez, la Banque mondiale, en 2019 avait publié une étude spécifique sur la gestion du prix du carburant à Madagascar. Nous avons affirmé que pour stimuler la croissance inclusive sur le moyen terme, le Gouvernement devrait privilégier les investissements publics dans les secteurs sociaux et productifs par rapport aux subventions non ciblées. La mise en œuvre d’une stratégie de tarification des carburants pour promouvoir l’accès à des produits pétroliers fiables et abordables sans que l’Etat ait à encourir les coûts restera un élément essentiel pour atteindre cet objectif. Différentes options de tarification du prix du carburant ont été successivement mises en place par le Gouvernement afin de mitiger l’impact sur le marché domestique de la hausse des prix sur le marché international. Mais comme la politique de subvention universelle du prix du carburant bénéficie de manière disproportionnée à une portion de la population qui a les moyens de consommer du carburant, son élimination permet de libérer des ressources pour les programmes en faveur des plus vulnérables et contribue à une meilleure équité des dépenses publiques. L’expérience a également montré que la politique de subvention aux carburants est trop coûteuse pour le budget de l’État.

Etes-vous donc favorables à un ajustement automatique du prix des carburants comme le recommande notamment le Fonds monétaire international ?
Ces raisons, entre autres, confortent la nécessité de supprimer les subventions aux carburants et d’entamer des réformes pour mettre en œuvre un mécanisme de tarification plus durable. L’option du mécanisme d’ajustement automatique des prix offrirait la possibilité à l’Etat de ne pas avoir à payer pour subventionner le carburant. Mais cette option devrait être accompagnée de mesures afin d’atténuer les effets des prix élevés et volatiles du carburant sur les pauvres, telles que des mesures de protection sociale par exemple.

L’Etat vient récemment de présenter sa Politique générale (PGE), quels pourraient être vos commentaires ?
Nous saluons le Gouvernement malgache pour la présentation de la PGE qui réaffirme son engagement continu au progrès socio-économique de Madagascar, en ligne avec le Plan Emergence Madagascar (PEM). Les piliers sur lesquels s’appuient la PGE sont des secteurs qui auront effectivement le potentiel de réduire la pauvreté à Madagascar et améliorer le pouvoir d’achat, notamment le développement du capital humain, la transformation économique, et l’amélioration de la gouvernance. La Banque mondiale est prête à accompagner les efforts du Gouvernement pour soutenir ces secteurs qui sont aussi ciblés dans notre CPF. En effet, certaines réformes seront capitales pour atteindre les objectifs définis dans la PGE, et nous encourageons et soutenons le Gouvernement à les mettre en place.

Pour finir, comment s’annonce les perspectives économiques pour Madagascar selon la Banque mondiale ?
Pour les perspectives économiques de Madagascar, la croissance devrait s’accélérer pour atteindre une moyenne de 4,6 % en 2024-2026, soutenue par une amélioration des opportunités commerciales et touristiques, et à un nouvel élan de l’investissement privé à la suite de réformes structurelles efficaces dans des secteurs clés tels que l’exploitation minière, la technologie numérique et le climat des investissements. L’extension éventuelle de l’AGOA au-delà de 2025 pourrait avoir un impact positif sur les activités économiques, en particulier sur les exportations de textile. Cependant, les risques restent importants, notamment les conflits en cours au Moyen-Orient et en Ukraine, la décélération de l’économie mondiale et, au niveau national, les pressions budgétaires liées aux sociétés d’État, notamment Jirama et Madagascar Airlines.