L’indifférence généralisée à la Culture majuscule ne pouvait qu’aboutir à un énième malentendu, avec la construction d’un colisée romain dans le Rova d’Antananarivo. Combien de ceux qui s’insurgent aujourd’hui contre cette hérésie historique savent au moins que sur cet emplacement devait s’édifier le palais Masoandro par lequel Ranavalona III (règne de 1882 à 1897) entendait marquer son règne ? J’ai vu une unique photo représentant l’édifice (d’un style qui n’avait plus grand-chose de malgache) en construction, derrière la case royale de Besakana.
Au Sud du Rova, donc en dehors de son enceinte, une autre photo ancienne montrait le beau Tranobe d’Andriamambavola, sur le style du Tranovola de Radama 1er. Lors d’une visite au Rova avec une délégation de l’ambassade de France, ce sont les visiteurs français qui s’étaient étonnés de la grande proximité d’une construction privée jouxtant directement la clôture Sud-Ouest du Rova. Ceux qui ont demandé la construction et ceux qui ont accordé le permis de construire avaient en eux cette indifférence à la Culture.
Le concept d’archéologie préventive aurait dû s’imposer aux bâtisseurs du bypass aux environs du marais d’Imerimanjaka, lieu de sépulture sur le mode austronésien des princesses vazimba qui ont engendré la dynastie andriana. La même archéologie préventive aurait dû précéder les travaux des lotissements résidentiels à Ankadimbahoaka, sur les lieux des plus anciennes rizières du futur grand Betsimitatatra.
Cette indifférence à la Culture et au Patrimoine semble être une malédiction depuis l’action psychologique décisive de Gallieni (judicieusement conseillé par des Merina collabos) alors que les premières années de colonisation affrontaient la révolte des Menalamba.
Le 28 février 1897, Monsieur le Gouverneur Général Joseph Gallieni abolissait la monarchie merina. Un simple arrêté de proconsul plénipotentiaire pour mettre fin à la dynastie des «Terak’Andrianjaka», «Zanak’Andriamasinavalona», «Tera-dRasoherina sy Ralesoka». Trois siècles balayés par une paraphe rageuse et méprisante, sans grande protestation, contemporaine ou dans la littérature ultérieure.
Entre le 28 février et le 14 mars 1897, Gallieni avait fait déposer Ranavalona III, avant de l’envoyer en exil, enlever les dépouilles royales d’Andrianampoinimerina (règne de 1792 à 1810) et de Ranavalona 1ère (règne de 1828 à 1861) du Rova d’Ambohimanga, profaner et déplacer les Fitomiandalana où reposaient entre autres Andrianjaka, le fondateur d’Antananarivo en 1610, et Andriamasinavalona le Grand Roi du 17ème siècle.
Morte en exil à Alger le 23 mai 1917, Ranavalona III sera inhumée à Anatirova le 31 octobre 1938 : à l’arrivée du wagon mortuaire à la gare de Soarano, une foule immense est venue spontanément emplir l’avenue et accompagner le dernier voyage de la Souveraine. C’était le dernier mouvement royaliste populaire en Imerina.
La République malgache n’a jamais su se construire des monuments qui suscitent le même affect que l’émoi populaire lors de l’incendie du Rova. D’où cet entêtement à se greffer sur les choses royales avec des anachronismes qui auraient été à leur place ailleurs que sur une colline historique qu’on devait inscrire à l’UNESCO.
Avant l’incendie du 6 novembre 1995, au Rova, le palais d’Andafiavaratra (construit en 1872) avait déjà brûlé le 11 septembre 1976 avant que le Rova d’Ambohidratrimo ne subisse le même sort dans les années 1980s. Que dire du triste état de la maison de Rainilaiarivony (Premier Ministre de 1864 à 1895) à Amboditsiry ? De l’aspect négligé du Rova d’Ilafy et de sa collection ethnographique hétéroclite ?
Mais, l’indifférence à la Culture s’inscrit au quotidien dans le saccage méthodique des Trano Gasy qui ont façonné à Antananarivo un faciès architectural singulier depuis la première «maison missionnaire» dessinée par l’Écossais James Cameron (décédé en 1875 et enterré à Ambatonakanga) et construite sur la colline de Faravohitra. Abattre les Trano Gasy d’Ankadifotsy-Ambatomitsangana, ériger des cubes de verre et de béton dans le Betsimitatatra, importer le Colisée à Anatirova : c’est finalement la même posture d’indifférence à l’Histoire et la Culture.
