Ce «Kianja» républicain édifié dans l’enceinte du Rova d’Antananarivo soulève plusieurs problèmes en un. Le clivage fondamental se situe entre la fragile légitimité d’une jeune République de 60 ans et la légitimité monarchique adossée à quatre siècles d’histoire. Même en 2018, année de la dernière élection présidentielle, mais comme toutes les fois précédentes, les candidats à la Présidence de la République avaient encore effectué le «pèlerinage» de Vohipeno chez le roi des Antemoro.
La République a-t-elle la légitimité, à part l’entretien normal des bâtiments historiques, de bâtir du neuf dans une enceinte royale ? Dans notre culture, le Rova n’est pas seulement une succession ou une addition de Trano ou Lapa, c’est d’abord et surtout les tombes royales des Fitomiandalana. Un Rova, c’est moins Versailles ou le Louvre que la basilique de Saint-Denis, une nécropole royale avec ce que toutes les civilisations du monde y attachent de particulier jusqu’au sacré. Dans leur rage anti-monarchique, les révolutionnaires français de 1793 saccagèrent, non les palais d’apparat ou les résidences officielles, mais les tombes des reines, le mausolée des rois, la nécropole de Saint-Denis : Pépin le Bref, Philippe le Bel, François 1er, Henri IV, Louis XIV… La République française, en la personne de Gallieni, a profané non Besakana ou Manjakamiadana, mais les Fitomiandalana d’Antananarivo et d’Ambohimanga.
En un seul jour, le 28 février 1897, le Gouverneur général Gallieni avait biffé d’un coup d’arrêté proconsulaire la monarchie merina. Vingt ans presque jour pour jour après l’enterrement de Ranavalona III au Rova d’Antananarivo, le 31 octobre 1938, il aura suffi de deux mois pour importer et plaquer une façade républicaine sur des sociétés malgaches encore largement féodales.
«Demain, vous serez de nouveau un État, comme vous l’étiez, quand ce palais de vos rois, là-haut, était habité par eux» : c’était le discours du général de Gaulle, depuis Mahamasina avisant le palais de Manjakamiadana (22 août 1958). Un mois plus tard, le 28 septembre 1958, le référendum pour l’adoption de la Constitution de la Vème République française a vu la participation d’électeurs malgaches : une majorité de OUI (1.361.801 voix) face au NON (391.166 voix), mais un NON majoritaire dans la province d’Antananarivo (51%) et dans la ville d’Antananarivo (62%). Dans la foulée, le 14 octobre 1958, le Congrès des Assemblées provinciales était réuni à l’amphithéâtre du Lycée Gallieni et votait un «État libre, sous la forme républicaine», par 208 voix contre 26 abstentions.
Le tout premier monument de la République malgache, la stèle de sa proclamation, empruntera un emplacement sur le site hautement royal proche, le Kianja d’Andohalo, dont avait disparu le «Vatomasina», pierre sacrée du couronnement. Personne ne peut raisonnablement croire que la République était un sentiment véritablement malgache en 1958. Soixante-deux ans plus tard, l’est-elle davantage dans les mentalités quotidiennes et la pratique politique ou faut-il relire «Les souverains de Madagascar. L’histoire royale et ses résurgences contemporaines» (Karthala, 1983) ?
