À quelques jours de la célébration des 64 ans de république, Madagascar est encore loin d’être une démocratie complète. Depuis 1960, le pays a connu quatre crises politiques violentes (1972, 1991, 2002, 2009), un assassinat de chef d’État (1975), un empêchement de Président (1996), et une mini-crise (2018). Tous ces événements reflètent une instabilité politique de plusieurs décennies. Résultat par les faits : Madagascar n’a jamais été une véritable démocratie depuis 1960 jusqu’à ce jour, même si le mandat du Président Zafy a clairement été meilleur que tous les autres. Résultat par les chiffres : des indicateurs internationalement reconnus attestent le constat de ces difficultés de démocratisation.
L’indicateur de démocratie libérale du projet V-Dem (Université de Gottenburg, Suède) attribue à Madagascar une moyenne de 0,173 sur la période allant de 1960 à 2023, bien en dessous de l’idéal de 1. Depuis 1972, Freedom House n’a jamais classé Madagascar parmi les pays libres, la considérant principalement comme partiellement libre, ou même pas libre durant cinq années. Depuis 2006, l’Economist Intelligence Unit (EIU) classe Madagascar comme un régime hybride, dans lequel l’existence formelle d’institutions démocratiques masque la réalité de domination autoritaire.
Comment peut-on expliquer cela, alors que toutes les versions des textes constitutionnels qui se sont succédé ont consacré la démocratie comme régime et les élections comme mode d’accès au pouvoir ?
Thèses culturelles et théories développementalistes
De ce qui précède, Madagascar peine à réduire l’écart entre les valeurs démocratiques et leur application concrète dans le pays. Madagascar semble donc être la vitrine des thèses culturelles (Habermas, Huntington, Lipset etc.), qui affirment que la démocratie ne convient qu’aux pays occidentaux, mais également des théories développementalistes (Lipset, Dahl, Przeworski & Limongi, Inglehart & Welzel etc.), qui attribuent les dysfonctionnements démocratiques à un développement économique et politique insuffisant. Richard Rose et Doh Chull Shin évoquent quant à eux les effets pervers d’une « démocratie à rebours », où les élections compétitives sont mises en place avant les institutions modernes, entraînant des lacunes institutionnelles.
Exemple concret : depuis 1989, les polémiques électorales sont récurrentes et le taux de participation décline. Les deux dernières élections présidentielles de 2018 et 2023, ont, pour la première fois de l’histoire républicaine du pays, enregistré des records d’abstention au-dessus de 50% (illustration 1).
Illustration 1. Évolution des taux de participation aux premiers tours (1T) et second tour (2T)des élections présidentielles (1965 – 2023).

Quelles sont les sources de ces ratés de la démocratisation ?
Pistes d’explication
Culture politique. Pendant des siècles, les Malgaches ont connu des régimes ouvertement non démocratiques jusqu’en 1992 : monarchie, colonisation, autocraties. La culture politique actuelle, léguée par ce passé, peine à ajuster ces pratiques démocratiques malgré l’ouverture vers le libéralisme à partir de 1993.
Société inégalitaire. Il est indéniable que la société malgache est inégalitaire du fait de clivages sociaux, ancrés dans l’héritage de l’histoire, et de disparités économiques. Ces facteurs empêchent l’égalité entre citoyens qui est à la base d’un régime démocratique.
Dérives ploutocratiques et corruption. L’influence de l’argent dans la vie politique et les élections a fortement augmenté depuis 2001, favorisant la corruption et les dérives vers la ploutocratie. Ce système basé sur la prépondérance de l’argent nécessite des sponsors financiers en échange de promesses politiques. Il faut donc se demander ce qui leur est promis en contrepartie de leur soutien.
Inadéquation avec le contexte socio-économique. Les lacunes du développement socio-économique empêchent la démocratie de s’établir solidement. Les ressources étatiques et privées sont donc insuffisantes pour renforcer l’instruction et l’éducation citoyenne, développer l’accès aux médias, et renforcer les institutions, étapes pourtant nécessaires pour une démocratie durable.
Jusqu’à présent, ces phénomènes alimentent une démocratie de façade, expression utilisée par de nombreux auteurs pour qualifier un régime hybride, autrement dit un régime qui affiche officiellement des attributs de système démocratique (élections, absence de censure officielle etc.), mais qui sont des paravents pour cacher les dérives autocratiques.
Conclusion
Pour progresser sur la voie de la démocratisation, Madagascar doit donc trouver un équilibre entre plusieurs dynamiques : son désir de démocratie et son héritage culturel autocratique, sa volonté de préserver ses valeurs traditionnelles face à la mondialisation, et son affirmation de souveraineté nationale dans le contexte d’enjeux géopolitiques. De façon transversale, il y a la nécessaire élévation des dimensions du développement humain (santé, éducation, revenu) et l’amélioration de la situation économique et de la gouvernance. Ces ajustements nécessitent des ressources importantes et une forte volonté politique. Faute de quoi, à Madagascar comme ailleurs, la mondialisation néolibérale aura pour conséquence d’affaiblir la démocratisation, d’exacerber les inégalités, et de favoriser le populisme (Centre national de coopération au développement, Belgique).
La question cruciale est de savoir si la classe politique malgache trouve véritablement un intérêt à améliorer la démocratie, et donc en conséquence, renforcer l’État de droit, élever le niveau d’éducation de la population, favoriser le sens critique, et raffermir la séparation des pouvoirs. En effet, l’expérience depuis 1960 jusqu’à ce jour montre qu’à Madagascar, ce sont les défaillances dans ces domaines qui facilitent l’accès et le maintien au pouvoir des politiciens.
Andrianirina, docteur en science politique
Co-auteur avec le caricaturiste Pov du livre « Dictionnaire de la démocratie de façade », L’Harmattan, 2021)
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