Antananarivo, 10 Septembre, 8h45 – S’approvisionner en nickel à Madagascar. L’acheminer via le Mozambique ou la Tanzanie. Se procurer ensuite du manganèse au Gabon. Il y a suffisamment de matières pour la République démocratique du Congo, avec ses abondantes mines de cobalt, pour monter une usine de précurseurs. Ce pays pourrait produire cette usine trois fois moins cher que dans un pays où les métaux requis ne seraient pas disponibles localement ou dans des pays proches.
La Conférence des Nations-Unies sur le commerce et le développement (Cnuced) a exposé les avantages d’une régionalisation de l’approvisionnement en minerais critiques. Pas moins de deux pays de la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), dont Madagascar, tireraient profit de ce schéma.
Dépendance vis-à-vis du marché extérieur
La réalité est toutefois toute autre pour les pays membres de cette Communauté régionale qui, pour la plupart, exportent sous forme brute leurs minerais en dehors du Continent. Cette exportation de minéraux critiques sans valeur ajoutée, avait été soulevée lors de la huitième édition de la Semaine de l’industrialisation de la SADC 2025 à Antananarivo.
Il y était exposé que bien que la SADC soit dotée de vastes gisements de minéraux critiques essentiels à la transition mondiale vers l’énergie verte, la plupart des pays d’Afrique australe continuent de les exporter sous forme brute. Ce qui constitue non seulement un manque de valeur ajoutée, de développement industriel et de création d’emplois locaux mais renforce également les déséquilibres commerciaux et la dépendance vis-à-vis des marchés extérieurs.
Alors, comment l’Afrique qui dispose de 30% des minerais critiques nécessaires pour la nouvelle transition énergétique du monde pourrait-elle tirer pleinement profit de son potentiel ? Puisque la plupart de ces minerais se trouvent dans la SADC, comment cette communauté régionale qui en est donc le hub du Continent, parviendra-t-elle aussi à mettre en place des programmes qui contribueront à faire de ces minerais des éléments constitutifs d’un avenir durable et résilient ? Ce sont des questions soulevées notamment par Tapiwa Samanga, le Président directeur général de l’organisation sud africaine Technologies Association of South Africa (PtSA).
Un bloc fort en valeur
L’administration minière malgache avait par exemple déjà exposé la possibilité pour Madagascar de développer localement la filière batterie, avec la disponibilité sur place de divers minerais. La Grande île dispose notamment du graphite pour l’anode ainsi que du nickel, du manganèse et du cobalt pour la cathode. Le ministre de l’Industrialisation et du commerce, David Ralambofiringa, avait toutefois souligné les défis que Madagascar doit relever pour y parvenir, que ce soit en matière financière, logistique ou en compétences humaines. Ce qui devrait donner place à des alliances stratégiques.
“En ayant les réserves pour couvrir l’ensemble des besoins en termes de minerais critiques, est-ce que nous ne pourrions pas nous mettre d’accord régionalement pour les valoriser ensemble”, lance-t-il. Ce membre du gouvernement malgache remet alors en question la réelle volonté des pays membres de la SADC à avancer dans ce sens ou à se donner le moyen d’y parvenir.
Le Pr Abel Alfred Kinyondo, de l’Université de Dar es Salaam (UDSM) reste tout autant persuadé que chacun des pays de la SADC ne peut aller seul dans cette vision. Ce scientifique suggère alors aux membres de la Communauté d’avancer en bloc, tout en valorisant les compétences locales formées dans la sous-région.
La secrétaire exécutive adjointe en charge de l’intégration régionale de la SADC, Angele Makombo N’Tumba, rassure que des projets conjoints commencent à se mettre en place pour promouvoir la régionalisation. Et ce qui ne pourra qu’être profitable pour les pays qui s’y engagent, ne serait-ce qu’en termes d’emplois ou de valeurs ajoutées.
Terres de convoitise
Alors que les pays Africains paraissent pour le moment peu enthousiastes à l’idée de collaborer entre eux, les grandes puissances économiques, elles, se sont déjà lancées dans des opérations de séduction. Les Etats-Unis, qui par l’importance de certains minerais stratégiques, avaient par exemple décidé de les exempter de droit de douane, dans ses nouvelles dispositions douanières en vigueur. La gestion durable des ressources, la transition énergétique et la coopération dans le secteur minier avait d’ailleurs été au cœur des discussions durant le premier Forum de dialogue entre hauts fonctionnaires de la SADC et des États-Unis à Antananarivo.
Le Japon avait exprimé la même ambition. A l’issue de la neuvième Conférence internationale de Tokyo sur le développement de l’Afrique (Ticad9), chefs d’État et de gouvernement et délégations du Japon et des États membres de l’Union africaine, préconisaient “un partenariat juste et équitable qui soutienne la transformation locale et la valorisation de ces ressources en Afrique”. Dans la Déclaration de Yokohama de la Ticad 9, il est souligné que ce partenariat devrait garantir que les bénéfices profitent aux économies africaines et contribuent à l’industrialisation, notamment par le transfert de technologies à des conditions mutuellement convenues et la création de coentreprises avec des entreprises japonaises.
A Madagascar, le président français Emmanuel Macron avait aussi fait part du souhait de la France d’être un “partenaire” de le Grande île dans la valorisation de ses terres rares et de ses minerais stratégiques. Un souhait qu’il avait exprimé lors de l’entretien élargi qu’il avait eu avec le président Andry Rajoelina au mois d’avril de cette année. Emmanuel Macron avait souligné que la France pourrait avoir un partenariat en matière de terres rares, de minerais stratégiques avec Madagascar, en développant des filières pour les valoriser. Le patron de l’Elysée avait pris comme exemple la valorisation de ces ressources dans la filière photovoltaïque, dont toutes les composantes premières pour la développer est disponible à Madagascar.
Un train à prendre
La course aux minerais et métaux critiques, rares ou stratégiques s’accélère partout dans le monde. Et c’est une opportunité à saisir pour les pays d’Afrique australe, dont Madagascar. C’est « un train à prendre », d’après la Chambre des mines de la Grande île. Mais pour mettre Madagascar sur la carte du monde en tant que destination phare des investisseurs directs étrangers sur les minerais critiques, la disponibilité des ressources abondantes ne suffit pas, souligne cette association des industriels miniers du pays.
“Madagascar aura à gagner en développant les infrastructures routières, portuaires et énergétiques desservant les zones hôtes des projets tout en améliorant en même temps le climat d’investissement en général. Le rétablissement de la confiance des investisseurs ne peut se faire que par une gouvernance basée sur la transparence, la prévisibilité et la cohérence des décisions publiques”, lance-t-elle.














