Tandis que dans «Nous, Vous, îles», nous applaudissions l’agressivité sans violence du chauvinisme aux Jeux des îles, voilà que l’IAAF (Fédération internationale d’athlétisme) a inventé le chauvinisme sans drapeau ni hymne nationaux. Ce pays de nulle part est un concept au nom barbare : «Athlète neutre autorisé» ou ANA.
Suite à la suspension de la Fédération russe d’athlétisme, pour des cas répétés de dopage de ses athlètes, l’IAAF a proposé à des athlètes russes désireux de participer à ses compétitions d’en faire la demande à titre individuel. En cas de victoire, ces athlètes n’arboreraient pas le drapeau russe tandis que l’on jouerait l’hymne de l’IAAF.
Aux championnats d’Europe d’athlétisme, j’ai pourtant vu une athlète russe retenir ses larmes sur la plus haute marche du podium : était-elle émue de sa victoire ou pleurait-elle de ne pouvoir associer à cette victoire les couleurs et la musique de son pays ?
Dans aucun pays, on ne lève ni met en berne le drapeau de l’IAAF. Et aucun écolier de tous les pays ne s’exerce à colorier un drapeau de l’IAAF. Dans aucune langue, on ne met un point d’honneur à connaître par cœur les paroles d’un hymne IAAF auquel personne ne s’identifiera.
Aux mondiaux de biathlon de 2017, au lieu de l’hymne russe actuel, c’est la version d’entre 1990 et 2000, du temps de la CEI, qui a retenti. Les vainqueurs russes avaient alors entonné eux-mêmes le «vrai» hymne. Aux JO de Londres en 2012, il y eut confusion des drapeaux coréens lors d’un match de football féminin opposant la Corée du Nord à la Colombie. En 2018, aux championnats d’Asie de football des moins de 19 ans, c’était cette fois l’hymne de Corée du Nord qu’on entendit avant un match de la Corée du Sud contre la Jordanie. Preuve que la symbolique du drapeau est une affaire d’État : avant les JO d’Hiver en Corée du Sud (2018), il avait fallu une dispense spéciale de la justice sud-coréenne avant que le drapeau nord-coréen soit hissé au village olympique. Parce que les deux pays sont toujours techniquement en guerre, après l’armistice de 1953. Depuis deux ans cependant, les deux Corée multiplient les équipes mixtes. Pour la petite histoire, Madagascar avait renoncé aux JO de 1988 en Corée du Sud, parce que le régime de Didier Ratsiraka aurait préféré que les Jeux soient organisés par les deux Corée ensemble.
Il vaut mieux deux drapeaux que pas de drapeau du tout. Deux délégations supportrices qui donnent de la voix que ce silence embarrassé. Les vainqueurs neutres font de drôles de vainqueurs. Et l’image gros plan de leur joie neutre un drôle de spectacle. Ces vainqueurs apatrides sont véritablement des orphelins.














