Le précédent régime, entre autres gâchis, avait échoué à gérer intelligemment le scandale qu’était devenu le double banquet d’Iavoloha, au Nouvel An et à l’anniversaire du retour de l’Indépendance.
Ce ne fut pas faute de leur avoir suggéré «quelques aménagements dans l’approche même de l’événement. En résumé : faire mieux en faisant moins. Moins de dépenses, moins de convives, moins de publicité». Las, comme en tant d’autres sujets, le Président et son entourage étaient restés aveugles aux manifestations d’hostilité et sourds aux suggestions de cercles secondaires qui n’étaient pas leur tour d’ivoire. Pathologie psychologique et intellectuelle de nombre de gouvernants de par le monde.
Dans les colonnes du vieux «Madagascar Matin», celui des années 1970, j’avais pu retrouver des photos prises lors de «Fifampiarahabana», au palais d’Andafiavaratra à l’époque du général Ramanantsoa (1972-1975) et à l’Hôtel de Ville quand Richard Andriamanjato était Maire d’Antananarivo. Le somptuaire de cette époque nous apparaît bien austère. Cinquante ans plus tard, c’est cette austérité que l’opinion réclame dans le somptuaire d’une société qui n’a pas les moyens de son appétit.
Cette année 2019, alors que le banquet du 26 juin est donc annulé, tirant la moralité ultime du banquet organisé après l’investiture du nouveau Président de la République, je partage une vieille Chronique de VANF, parue dans le quotidien L’Express de Madagascar, le 4 janvier 2016.
Pour la suppression de toutes les dépenses somptuaires dont n’a pas les moyens un État classé parmi les 48 PMA (pays les moins avancés) et un des 36 pays éligibles à l’IPPTE (initiative en faveur des pays pauvres très endettés).
Tandis que sa voisine l’île Maurice lorgne sur la catégorie des économies émergentes, Madagascar régresse dans le quart-monde : PIB par habitant réduit à la portion congrue, déperdition scolaire, économie dépendante du cours défavorable de matières premières sans valeur ajoutée. Ceux des Mauriciens, qui avaient pratiqué le Madagascar des années 1960, ne cessent de s’étonner de l’épave que notre pays est devenu : infrastructures en ruines, population prolétarisée, paysage urbain bidonvillisé.
Au fil des ans, la grand-messe de Iavoloha est devenue une curée de toutes les indignités. L’image date d’il y a une vingtaine d’années, mais l’opinion publique a gardé définitivement en mémoire la caricature de ces invités indélicats pillant le buffet, pour glisser les victuailles dans des sachets plastique et ramener de quoi festoyer à la maison. Toute honte bue, même pas subrepticement, mais au vu et au su d’un protocole dépassé. Ce n’est certainement pas l’idée qu’on se fait d’un garden-party présidentiel.
Plusieurs générations de ministres, de députés, de dirigeants de sociétés d’État, ont successivement failli, tandis que le carton d’invitation au palais d’Iavoloha (ou d’Ambohitsorohitra) passe tout de même comme une espèce de reconnaissance sociale. C’est donc pour le moins paradoxal que la République reconnaissante distingue ceux qui l’ont mise dans ce triste état.
Inviter des milliers de convives à Iavoloha n’est pas une obligation constitutionnelle. Cette petite tradition avait été lancée à l’époque de Didier Ratsiraka, premier Président de la République malgache à bénéficier d’une arrière-cour d’une certaine importance avec les jardins d’Ambohitsorohitra. Il n’y aurait aucun scandale à ce qu’un Président de 2016, prenant compte de la réalité de son pays et du quotidien de sa population, mette fin à ce qui devient un abcès de fixation.
Si les routes n’étaient pas parsemées de nids-de-poule, si l’électricité de la Jirama ne court-circuitait pas désagréablement, si Air Madagascar n’était pas devenu un sujet de dérision, si les ordures étaient ramassées, si le trafic du bois de rose était sous contrôle, si l’insécurité n’avait pas atteint le paroxysme de ce double kidnapping suivi d’assassinat, si les forces de l’ordre n’étaient pas soupçonnées d’être impliquées, si la justice elle-même était au-dessus de tout soupçon, etc., alors, oui, l’opinion publique aurait compris que le Président de la République fasse bombance à ses frais avec le corps diplomatique et les corps constitués.
*Jacques Prévert














